Le génocide des Hereros et des Namas, une mémoire politisée

Sommaire

Introduction

Partie 1 : La renaissance de la nation herero

Partie 2 : Un travail de mémoire frustré par le contexte politique

Partie 3 : Continuités idéologiques

Partie 4 : Discours et arguments

Conclusion

Les documents: 

Document image: L’enterrement de Samuel Maharero, issu de Hartmann, Wolfram, Jeremy Silvester, and Patricia Hayes, The Colonising Camera: Photographs in the Making of Namibian History (Juta and Company Ltd, 1998)

Document texte : Témoignages recueillis par John Friedman dans Imagining the Post-Apartheid State: An Ethnographic Account of Namibia (Berghahn Books, 2011)

Texte de recherche: Extrait de Gewald, J.B., ‘Herero Genocide in the Twentieth Century: Politics and Memory’, Rethinking Resistance : Revolt and Violence in African History, 279 – 304 (2003), 2018


Introduction

Le génocide des Hereros et des Namas se démarque, par deux caractéristiques fondamentales, des trois autres grands génocides du XXème siècle.

En premier lieu, par le contexte contemporain au génocide, spécifiquement qualifié par plusieurs auteurs de « génocide colonial. » (Adhikari, 2008) Cet adjectif est crucial pour deux raisons. Contrairement à la Shoah, au génocide des Arméniens ou au génocide au Rwanda, le génocide des Hereros n’a pas opéré « à domicile », entre des populations qui coexistaient depuis plusieurs siècles sur un territoire relativement partagé. Ici, la violence exterminatoire est planifiée depuis Berlin, siège de la puissance coloniale, puis mise en œuvre par des troupes dépêchées pour cette tâche sur un territoire récemment annexé. Il ne s’agit pas d’un génocide qui vise à « purifier » le territoire national, mais plutôt à faire table rase d’une nouvelle possession pour éliminer les obstacles au projet impérialiste. Face sombre du concept de modernité, le travail « civilisateur » passe par un contrôle absolu sur les populations et leurs mouvements. C’est un objectif qui nécessite l’écrasement de toute résistance, alors que l’Allemagne craint un mouvement plus large de révolte dans les colonies. Le contexte colonial a accordé une invisibilité particulière au processus génocidaire. Contrairement aux deux génocides qui le suivront, le génocide des Hereros se déroule en temps de paix mondiale et sous les yeux des puissances européennes. Le Royaume-Uni en connaît les détails, puisque ses envoyés à la cour du Kaiser font remonter des rapports à ce sujet, que des milliers de Hereros se réfugient sur son territoire du Bechuanaland, et que des sujets de Pretoria voyagent dans le Sud-Ouest Africain pour travailler dans le transport des hereros. (Nielsen, Mads Bomholt, 2017) Il suffira de rappeler les crimes commis au Congo belge contre les « indigènes congolais » pour comprendre que la division raciale entre le « pater » colonial et son sujet Herero a partiellement normalisé la situation, aux yeux des autres puissances européennes.

Deuxièmement, ce génocide se distingue par les spécificités de l’après-génocide, particulièrement hostile au processus mémoriel en Namibie comme à l’étranger. Certes, le Royaume-Uni commandite à Thomas O’Reilly un rapport sur la guerre contre les Hereros, ce qui permet de rassembler et sauvegarder des preuves et témoignages. Cependant, la réalisation du Blue Book répond à des considérations coloniales tout aussi aliénantes pour les Hereros. Le Blue Book ne représente par un travail de mémoire stricto sensu, mais une mise en récit du génocide qui doit servir à justifier l’annexion du Sud-Ouest Africain par l’Afrique du Sud. Lorsque le document commence à menacer l’activité coloniale et à les relations entretenues avec les colons allemands, nouveaux sujets de l’Afrique du Sud, il est d’ailleurs détruit par volonté conjointe de Pretoria, Berlin et Londres. A ce moment de leur histoire, les Hereros ne bénéficient pas d’une grande tradition écrite, d’une diaspora influente ou d’un foyer national permettant de s’approprier leur propre histoire, de la revendiquer auprès des puissances européennes. Au Reich allemand succède le régime d’Apartheid instauré par l’Afrique du Sud, qui s’inscrit dans la continuité des préjugés raciaux de l’ère coloniale. La Namibie est le dernier pays africain à être décolonisé : c’est pourquoi, des décennies après le génocide, l’histoire des Hereros continue de nourrir une trame culturelle dominée, quasi-clandestine, qui est alternativement exhumée et par la puissance sud-Africaine et par les mouvements de libération nationale afin de servir des objectifs politiques.

C’est sur ce contexte unique que je souhaite revenir, traçant quelques pistes pour mieux comprendre l’invisibilité de ce génocide dans l’histoire et le détournement du travail de mémoire à des fins politiques. Comment le processus mémoriel et le processus historique se sont-ils déroulés dans le contexte de l’Apartheid et de son démantèlement? Nous partirons de l’analyse de trois documents qui fournissent un panorama (non-exhaustif et pourtant très révélateur) du processus mémoriel depuis les années 20.

Présentation des trois documents

Au vu de la nature du panorama historique qu’on cherche à établir, les documents sont présentés par ordre chronologique, en fonction de la période dont ils traitent.

Le document « image » est une photographie prise par Fritz Gaerdes, un enseignant allemand arrivé en 1921 dans le Sud-Ouest Africain. Installé à Okahandja, il a pu photographier sur ce lieu les funérailles du chef traditionnel Samuel Maharero en aout 1923, probablement à la demande des organisateurs de l’évènement (Hartmann, 1988). Né en 1856, Samuel Maharero était chef d’une tribu herero au moment du génocide, auquel il échappa en se réfugiant au Bechuanaland (actuel Botswana). Mort en 1923, il est enterré quelques mois plus tard dans sa région d’origine, à la demande des hereros qui négocient son rapatriement avec le gouvernement britannique. Les photographies prises par Gaerdes ce jour-là ont été abondamment réutilisées dans la presse locale durant les décennies suivantes. Cette image témoigne d’un moment crucial dans la reconstruction de la nation herero : le retour du chef traditionnel sur sa terre, l’organisation d’une cérémonie mémorielle indirectement liée au génocide en présence du colonisateur britannique, et l’invention d’une commémoration annuelle qui prendrait ensuite une importance capitale dans le processus de revendication de la mémoire Herero.

Le document de recherche est extrait d’un article de Jan-Bart Gewald, un historien néerlandais élevé en Afrique australe et spécialiste de cette région. Publié en 2003, l’article est intitulé: « Herero genocide in the twentieth century : the politics of memory ». Il analyse l’utilisation du génocide à des fins politiques au cours du vingtième siècle, détaillant notamment l’exploitation de cette histoire par le régime sud-africain et les partis de libération namibiens. L’extrait sélectionné est relatif aux années 60 à 80, une période extrêmement significative dans la revendication et l’appropriation de la mémoire du génocide. Produit dans le contexte de la fin de l’Apartheid, ce travail de recherche met en valeur la difficulté pour la nation Herero de reprendre le contrôle de sa propre histoire.

Enfin, j’ai sélectionné deux témoignages contemporains, récoltés par John Friedman pour son livre « Imagining the Post-Apartheid State : an Ethnographic Account of Namibia », publié en 2011. Friedman mène un travail ethnographique en Namibie pour faire le bilan de plusieurs années de gouvernement indépendant. Il interroge surtout des jeunes, qui nous renseignent sur la permanence de la mémoire du génocide dans les nouvelles générations à travers deux exemples concret : un monument aux morts de la lutte anti-Apartheid, et une statue commémorant un héros national herero. Ces témoignages nous renseignent sur le traitement actuel du génocide par l’administration namibienne, et sur le ressenti des populations hereros face à la mise à l’écart de leur histoire.

Il est significatif que ces trois documents nous parviennent par l’intermédiaire d’un travail de recherche mené par des occidentaux. Il est très difficile de trouver des sources (autres que les témoignages directs) produites et surtout analysées par les hereros eux-mêmes. Bien que des plateformes existent pour rassembler les hereros autour du génocide (notamment des pages Facebook où circulent des documents tirés du Blue Book), le travail mémoriel mené par les Hereros reste miné par un faible accès aux canaux classiques de la recherche, du pouvoir politique et de l’éducation.

I/ La renaissance de la nation herero

Dans une attitude de recueillement, une trentaine d’hommes sont rassemblés autour d’un cercueil recouvert du drapeau du Royaume-Uni, l’Union Jack. Dans ce cercueil repose Samuel Maharero, chef tribal et survivant du génocide, dont la dépouille retrouve le sol namibien après plus de quinze ans d’exil au Bechuanaland. Le photographe Gaerdes, un enseignant allemand résidant à proximité, documente ainsi la première cérémonie mémorielle organisée autour du génocide puisque ces funérailles qui font converger les principaux chefs hereros deviendront  ensuite une commémoration annuelle (Hartmann, 1998). Il faut plusieurs mois pour organiser l’enterrement, afin d’obtenir l’aval des autorités britanniques, d’informer et de rassembler les hereros dispersés.

Les protagonistes de la cérémonie, qui forment une haie autour du cercueil, sont vêtus d’uniformes allemands (on compte aussi quelques uniformes britanniques). Avant la guerre de 1904, nombre de ces chefs servaient en effet dans les troupes du Sud-Ouest Allemand. L’utilisation de ces uniformes peut sembler paradoxale, puisque ce sont ceux des génocidaires. Pourtant, ces uniformes appartiennent également à l’histoire du peuple herero et lui permettent de signifier sa renaissance sous la forme d’un peuple digne, guerrier et surtout moderne, grâce au port d’une tenue occidentale (Hartmann, 1988). Contrastant avec les photographies du Blue Book qui montraient des victimes nues et décharnées, cette image reflète une mise en scène soignée. L’absence totale de femmes sur cette image, alors que celles-ci ont été la principale source de renaissance culturelle après le génocide, augure également une reprise en main de la société herero par les hommes, le retour à une société hiérarchisée, combattante et patriarcale.

Dans son article, Gewald explique en détail comment cette image de résilience guerrière est devenue un motif récurrent au moment de l’Apartheid. Les leaders nationalistes namibiens reprirent le génocide comme point de départ de l’histoire de la résistance namibienne à la colonisation. Ainsi, la thèse célèbre de Peter Katjavivi, namibien en exil, part de la guerre des hereros pour inviter tous les namibiens à la résistance (Katjavivi, 1988). Une des citations les plus reprises pour exhorter à la lutte nationaliste était la phrase du chef Henry Witbooi : « Mourons en combattant plutôt qu’à cause de la maltraitance, de l’emprisonnement ou d’une autre calamité » (Gewald, 2003). Il est frappant de noter que les témoignages du dernier document replacent eux aussi les hereros dans ce contexte de résistance, à travers deux monuments dédiés à la lutte contre l’Apartheid. Matjandjara, 25 ans, explique : « Les hereros se sont battus en premier, avant le régime sud-africain, contre les allemands »(Freidman, 2011) Malgré les détournements et les subversions du symbolisme choisi par les hereros (et sur lesquels nous revenons plus bas), on trouve dans les trois documents un travail conscient pour refonder l’identité de la nation hereros sur les bases de la résistance militaire passée.

II/ Un travail de mémoire frustré par le contexte politique

Sur la photo de Gaerdes, la mise en scène soigneuse des funérailles et l’utilisation du symbolisme militaire s’explique aussi par le contexte historique des années vingt. A cette époque, les colons allemands organisent régulièrement des parades et marches pour honorer leurs morts, notamment ceux de la guerre de 1904 (Gewald, 2003). Les mouvements nationalistes et nazis sont en plein essor (Hartmann, 1998), et le recours à l’uniforme  par les chefs hereros peut être interprété comme un moyen de revendiquer leur propre passé guerrier en contrepoint des parades nationalistes. De façon générale pourtant, les survivants hereros adoptèrent une approche conciliatrice avec les colons blancs et l’administration coloniale.

Au centre de la photographie de Gaerdes, encadré par deux rangées de dignitaires en uniforme, l’Union Jack attire immédiatement le regard. Le drapeau a été obtenu sur requête des hereros, qui ont écrit à l’administration coloniale en arguant que Samuel Maharero, étant mort dans un territoire sous domination britannique après avoir combattu dans les troupes allemandes, devait être enterré avec l’uniforme allemand mais sous le drapeau britannique pour refléter la situation de son peuple. On peut interpréter la présence du drapeau comme une volonté de rassurer publiquement sur l’allégeance au nouveau pouvoir, atténuant le poids des uniformes allemands et les accusations de germanophilie qui pouvaient en découler, particulièrement dans cette période d’entre-deux-guerres (Hartmann, 1998).

→> Sur la photo, l’autorité coloniale est représentée par trois blancs, visibles dans le coin supérieur droit. Le gouvernement dépêcha à l’enterrement des officiels de second rang, malgré l’organisation de longue date qui aurait pu permettre à des représentants plus haut placés de se déplacer. Leur présence symbolique est symptomatique de l’attitude de la puissance britannique et sud-africaine à cette époque. Celles-ci cherchaient avant tout à apaiser les colons allemands (qui obtinrent la destruction du Blue Book) et à étouffer les tensions liées au génocide, des deux côtés. L’administration était réticente face à l’organisation des funérailles, craignant de réactiver la colère des hereros, et elle fit tout son possible pour minimiser l’ampleur de la cérémonie.

Cette attitude de conciliation – surtout de la part des chefs hereros – est étudiée plus en détail dans le texte de Gewald. Ainsi, dans les années soixante, alors que les colons allemands continuent de fêter la « victoire » de Waterberg (la bataille qui poussa les hereros à s’exiler dans le désert, où les troupes allemandes les exterminèrent), le chef herero Hosea Kutako exhorte allemands et hereros au calme : « Nous ne voulons pas nous accrocher au passé ou garder de rancœur de la guerre. Notre but est d’oublier le passé et de regarder vers l’avant et d’avoir de bonnes relations avec toutes les sections de la population, mais les bonnes relations ne peuvent exister si certains essaient de nous rappeler le mauvais passé. »(Gewald, 2003). Cette attitude conciliatrice est renouvelée bon gré mal gré dans les années 70, lorsque l’Afrique du Sud enrôle des combattants hereros dans ses troupes contre-insurrectionnelles aux côtés de conscrits allemands. Les hereros acceptent ainsi de combattre les mouvements nationalistes et vont jusqu’à défiler avec les colons allemands (Gewald, 2003). Pour l’Afrique du Sud, qui considère le génocide comme un élément gênant dans la stabilisation de sa colonie namibienne, cette coopération s’avère cruciale car elle aide à masquer les excès du gouvernement de Pretoria contre ses propres minorités indigènes.

III/ Continuités idéologiques et mise à l’écart de l’histoire herero

L’invasion du Sud-Ouest Africain par l’Afrique du Sud ouvre une ère inscrite dans la continuité idéologique du colonisateur allemand : racisme d’état, ségrégation, exploitation des indigènes, et négationnisme. Un passage antérieur de l’article de Jan-Bart Gewald y fait référence. Dans les années 40, le révérend Michael Scott rencontre des chefs tribaux pour constituer un dossier présenté aux Nations Unies contre l’annexion de la Namibie par l’Afrique du Sud. Scott insiste sur la « trahison » de la puissance britannique, qui livra les hereros à l’Afrique du Sud: «[Les sud-africains] ne pensèrent pas un instant à rendre leurs terres aux hereros. Certains pâturages furent laissés aux colons allemands restant. La plupart alla aux colons afrikaners. » (Gewald, 2003). Après la fermeture des camps de concentration (d’ailleurs utilisés pour la première fois par l’Afrique du Sud pour interner les colons Boers) l’Afrique du Sud préserva le système de travail créé par les allemands : les hereros furent confinés dans des territoires tribaux, comme la population noire sud-africaine était confinée dans ses bantoustans. Sans assez de terres pour survivre, les hereros devaient louer leurs services aux fermiers blancs. Ils furent soumis aux préjugés raciaux de l’Apartheid. Dans ce contexte, on comprend que la revendication formelle de l’histoire du génocide n’était pas envisageable pour les hereros.

Les témoignages récoltés par John Friedman montrent une continuité entre le négationnisme d’état durant l’Apartheid et l’attitude du gouvernement namibien après l’indépendance. Les deux témoins évoquent un certain ressentiment face au traitement de l’histoire herero par le gouvernement. Le premier s’appuie sur l’exemple de la statue de Hosea Kutako, l’un des chefs hereros qui envoya aux Nations Unies une lettre pour s’opposer à l’annexion sud-africaine. « Les hereros se plaignent. Ils disent qu’elle peut être mise n’importe où, mais qu’il ne faut pas la laisser couverte. […] Je trouve insultant qu’elle soit couverte ». La statue n’a jamais été installée sur le site prévu initialement, et elle n’a jamais été dévoilée non plus. Elle est toujours recouverte d’une bâche en plastique. Le deuxième insiste sur l’invisibilité de la résistance herero dans l’histoire nationale : « […] la plupart de notre histoire herero n’est pas reconnue […] Quand le gouvernement parle des anciens combattants qui se sont battus pour la libération, nous ne sommes pas inclus. Ils font comme si les hereros ne s’étaient pas battus pour l’indépendance, ce qui n’est pas vrai.  […] Nous n’apprenons rien à l’école sur la contribution herero à l’histoire » (Friedman, 2011) Les hereros réclament dans l’histoire anticoloniale une place spécifique qui corresponde à l’immensité de leur tragédie. C’est une place que le gouvernement ne souhaite pas leur accorder, préférant mettre en avant un récit national qui consolide l’assise populaire du parti au pouvoir.

IV/ Discours et arguments : l’instrumentalisation du génocide à des fins politiques

Comparer les discours et arguments tenus dans les trois documents montre comment l’instrumentalisation de la mémoire du génocide à des fins politiques a entravé la reconnaissance de l’histoire des hereros.

L’histoire de la photographie de Gaerdes est particulièrement révélatrice. Au début du vingtième siècle, les photographies de la vie quotidienne des hereros (dans les zones urbaines notamment) sont extrêmement rares. Les hereros sont surtout photographiés par les missionnaires, qui se rendent en zone rurale et ramènent des photos qui mettent en avant l’absurdité des modes de vie hereros, pris entre leurs traditions ancestrales et la modernisation (Friedman, 1998). Il faut dire qu’immédiatement après le génocide, les hereros effectuent un « retour aux sources » vers leurs traditions : beaucoup réactivent des pratiques comme la circoncision, la polygamie, presque éradiquées au siècle précédent. Pour les missionnaires, les hereros redeviennent un objet exotique et un élément de fascination, voire de mépris. Dans les images de Gaerdes, pour une fois, la scénarisation des photographies est choisie par les hereros : ils sont maîtres de la cérémonie et de l’image qu’ils souhaitent donner de leur civilisation.

Comme nous l’avons décrit plus haut, les hereros donnent ici l’image d’une nation renaissante, hiérarchisée et modernisée, qui entretient de bons rapports avec la puissance britannique. Mais rapidement, cette image va être détournée par le pouvoir sud-africain et le discours qu’elle véhicule va être transformé complètement. La présence de l’Union Jack au centre de la photo fait de l’image l’une des plus populaires dans la presse de l’époque : elle véhicule un message d’apaisement et d’allégeance au Royaume-Uni. Dans les années 40, l’administration sud-africaine présente plusieurs photos de Gaerdes aux Nations Unies pour justifier l’attachement des tribus namibiennes à la colonisation sud-africaine (Hartmann, 1998). C’est un détournement significatif du message originel de résilience, car il montre bien l’incapacité des hereros à rester maîtres de la mémoire du génocide, à dominer leur propre histoire.

Dans son article, Gewald montre que le détournement opéré par l’Afrique du Sud se poursuit dans les années 60 et 70. Le gouvernement enrôle des hereros dans ses troupes et emploie systématiquement les symboles hereros à des fins de propagande : reprise sur les uniformes de l’image du kudu, symbole d’une tribu herero, entraînement des officiers à Okahandja (une résidence traditionnelle des chefs hereros), défilés aux côtés de colons allemands lors de marches scénarisées par l’Afrique du Sud (Gewald, 2003). Ces marches commémoratives censées honorer la mémoire des chefs hereros étaient largement couvertes par la propagande et la presse.

Mais le gouvernement de Pretoria n’est pas le seul à se saisir de la mémoire du génocide. Les mouvements anti-apartheid, notamment le mouvement SWAPO, utilisent abondamment les photographies tirées du Blue Book dans leur propagande, les juxtaposant à des photographies de militants nationalistes torturés ou emprisonnés (Gewald, 2003). L’élite nationaliste, comme Peter Katjavivi, met en avant l’idée d’un « continuum de résistance » qui partirait du soulèvement herero jusqu’à la lutte contre l’Apartheid (Katjavivi, 1988).

Paradoxalement, cette dynamique renforce l’aliénation entre les descendants hereros et l’histoire nationale namibienne, puisque la plupart des résistants hereros étaient affiliés à un autre mouvement nationaliste, le SWANU. Dans les années 70 et 80, leur mémoire collective se retrouve donc prise en tenaille entre les commémorations récupérées par le régime de l’Apartheid, et les documents historiques instrumentalisés par la cause nationaliste namibienne qui affirme que « pour que naisse la nation, il faut tuer la tribu ». Pas de place donc pour la mémoire spécifiquement herero dans l’écriture du roman national.

Ce détournement schizophrénique du génocide a laissé des traces, vingt ans après l’indépendance, comme le montre le document de Friedman. Le premier témoin raconte : « Ceci est une statue d’un héros namibien, Hosea Kutako. Il y a une dispute sur le placement de cette statue. Le gouvernement voulait la mettre à l’aéroport puis ils ont changé d’avis et l’ont mise en ville. L’opposition la veut à l’aéroport pour que les touristes puissent la voir. […] Peut-être que c’est un problème politique. C’est un herero, et la plupart des herero sont dans l’opposition. Cet homme n’était pas du SWAPO, mais c’est lui qui a donné une lettre [aux Nations Unies] avant l’indépendance. » « La plupart des Hereros, nous ne sommes pas du SWAPO, et à cause de cela, le gouvernement ignore les Hereros », affirme le second témoin. « La plupart de notre histoire n’est pas reconnue ». Plus d’un siècle après le génocide, le traitement de l’histoire herero reste frustré par le contexte politique en Namibie. Le ressentiment des jeunes générations, qui ne se reconnaissent pas dans l’histoire officielle, est perceptible dans les témoignages.

Conclusion

En 1907, la fin de la guerre contre les Hereros ne débouche pas sur une prise de conscience internationale de la gravité du génocide. Les nations européennes sont enlisées dans une mentalité coloniale qui minimise la gravité des violences subies par les peuples indigènes. Privés d’un territoire pour reconstruire leur société, les exilés hereros s’installent dans les colonies britanniques limitrophes. La puissance anglaise finit par s’intéresser à leur sort en 1918, au moment du congrès de Versailles, découvrant une occasion de s’emparer des colonies allemandes. Le génocide des hereros est alors récupéré et mis en récit par le Royaume-Uni afin de justifier l’annexion du Sud-Ouest Africain par son vassal sud-africain, qui gouvernera la Namibie en s’appuyant sur un racisme d’état, une ségrégation spatiale et une négation de l’autonomie politique des hereros inscrits dans la stricte continuité du racisme colonial allemand. Au moment de la lutte pour l’indépendance, la mémoire du génocide est une nouvelle fois instrumentalisée, d’un côté par les nationalistes qui inscrivent le génocide dans un continuum de résistance à la colonisation, de l’autre par le régime d’Apartheid qui se pose comme « sauveur » du peuple herero. A la libération, l’histoire herero est écartée voire activement étouffée  au motif qu’elle ne sert pas à consolider une identité nationale partagée par la nation namibienne. Les trois documents étudiés plus hauts retracent les difficultés pour la société herero à s’approprier l’histoire et la mémoire du génocide, au vu de ce contexte politique hostile. Des années 20 à aujourd’hui, nous avons identifié trois thèmes dominants dans les manifestations mémorielles du génocide : les tentatives de rattacher le génocide à une tradition de résistance (à l’initiative de la nation herero ou d’autres acteurs), la nécessité pour les hereros d’adopter une attitude conciliante afin de pouvoir revendiquer leur histoire, et la continuité idéologique négationniste entre les divers régimes au pouvoir en Namibie.

Bibliographie

Dossier documentaire

Hartmann, Wolfram, Jeremy Silvester, and Patricia Hayes, The Colonising Camera: Photographs in the Making of Namibian History (Juta and Company Ltd, 1998)

Gewald, J.B., ‘Herero Genocide in the Twentieth Century: Politics and Memory’, Rethinking Resistance : Revolt and Violence in African History, 279 – 304 (2003), 2018

Friedman, John, Imagining the Post-Apartheid State: An Ethnographic Account of Namibia (Berghahn Books, 2011)

Les mouvements nationalistes namibiens et le génocide

Katjavivi, Peter H, A History of Resistance in Namibia, Apartheid and Society (James Currey, Inter-cultural fund of the African Union, Unesco Press, 1988)

Le Royaume-Uni et le génocide

Mads Bomholt Nielsen (2017) Selective Memory: British Perceptions of the Herero–Nama Genocide, 1904–1908 and 1918, Journal of Southern African Studies, 43:2, 315-330, DOI:10.1080/03057070.2017.1286843

Débats historiographiques

Adhikari, Mohamed, ‘Streams of Blood and Streams of Money: New Perspectives on the Annihilation of the Herero and Nama People of Namibia, 1904-1908’, Historical Studies, University of Cape Town

‘The German-Herero War of 1904: Revisionism of Genocide or Imaginary Historiography? On JSTOR’ <https://www.jstor.org/stable/2636958&gt; [accessed 14 March 2018]

Cette dossier documentaire a été écrit par Lyse Mauvais une étudiante à Sciences Po et notre gagnant du prix d’essai 2018.

 

We are also privileged to have a speech written by Lyse about her essay that was read at our Together We Remember event hosted in Paris.

Good evening to all attendees,

I would like to start by wishing everyone a powerful and instructive ceremony, by thanking the team that organized this important event, and by apologizing sincerely for being unable to attend tonight.

I was asked to prepare a few words about an essay I wrote in the leadup to this conference, on the topic of a genocide which is considered by most scholars as the first documented genocide of the twentieth century, the genocide of the Herero and Nama people by the German colonial troops in an African country known today as Namibia.

I first heard about this genocide in high school, through a newspaper article published in Jeune Afrique and which was about Herero requests for reparations, which had been ignored by Germany. I was shocked to find out so late about this history, because at the time I was growing up in sub-Saharan Africa, I was very interested in African history, I was in contact with friends from all over the continent, and I was exposed to a lot of information and opinions about colonization in Africa. So I was shocked by my own ignorance.

I think the second realization came when I moved to Europe for university, because I realized that even among very educated youth, who had access to a lot of research, of information, who took interest in the world around them, very few people knew about the genocide of the Herero and Nama people. In my classes it was barely ever mentioned, and when it was, most of my peers had not heard about it, or knew almost nothing. And it was striking to realize that crucial, very essential parts of world history could be obliterated, or omitted, or overlooked in this way.

That is how I came to work on this topic, because I wanted to understand why there was so little collective memory work done on this genocide, not only globally, not only in the Western world, but also in Southeast Africa and even in Namibia, because the topic of the genocide does not seem to be a priority of the foreign affairs agenda of Namibia, and many Herero descendents have reasons to feel that their history is being set aside on purpose.

My essay, which is very short, is an overview of the memory process in Namibia, based on the study of documents that range from the 1920s to today.

What I found is that there is a continuity in the way the memory of the genocide in Namibia has been politicized and manipulated for political purposes.

The colonial context of the genocide in 1904-1905, the racism that permeated European colonial powers, this helps explain how the genocide was minimized and trivialized by other colonial powers as it took place. The United Kingdom was a direct colonial neighbor to Namibia in that region, and they were very aware of what was happening, but to a large extent colonialism helped European powers accept the de-humanization of the Herero and the Nama, and accept the horror.

Britain did send a reporter in Namibia in the aftermath of the genocide, to collect evidence and testimonies. But the purpose of this fact finding mission was not to lend a voice to the Herero and Nama; it was to obtain evidence that German was an unfit colonial ruler, and to obtain colonial rights over Namibia. And this is what happened, and this is the beginning of the memory politicization process.

Namibia was placed under South African rule, and in a terrible historical irony, the racist ideology of Apartheid was imposed on Namibians. So in the continuity of the terrible racist violence exerted against the Herero and Nama people, the blacks of Namibia were largely dispossessed of their wealth, and marginalized, and the surviving Hereros were moved from German concentration camps to South African “native reserves”. And the political context was not ripe for proper memory work.

During the nationalist struggles of the 1960s against Apartheid, the Herero collective memory is once again politicized, by all actors. On the one hand, the Apartheid regime does propaganda work to

promote the idea that they saved the Herero, that they are war allies, and they use traditional symbols and rituals to do so. And on the other hand, nationalist movements promote the history of the Herero rebellion against the Germans in 1904, because they want to show that Africans rebelled against whites, but here the focus is on the act of rebellion, not on the atrocities that followed.

Today, Namibia still has a complex relationship to this past, because recognizing the specific violence to which the Herero were subjected goes against the nation-building agenda of the dominant party. So there is this tendency, in the government, to want to set aside the history of genocide, because national history, a history of resistance and liberation, obscures and masks the specific atrocity undergone by one segment of the population.

And I think this is what I wanted to underline in this very short essay, and it is very much in line with the title of this ceremony, “Together We Remember”: who remembers and what do we remember? Because the memory process after a genocide must never be taken for granted. The goal of the genocide process is to erase the possibility of memory: to erase not only a human group, but also their history, their culture, their stories. And in the case of the Hereros and the Namas, if we study not the genocide itself but the history of the memory of that genocide, we see that there are political contexts that are hostile to the memory process.

I think we are quite privileged to have access to an education that allows us to raise difficult questions and take interest in topics that are not welcome elsewhere. And we are privileged to live in a relatively open political context, in a country in which despite our own difficult history, researchers and historians and young individuals can work on these topics and organize events like tonight’s event.

So, I hope my short work will help spark interest about the genocide of the Herero and Nama people. And again, I would like to wish you an eye-opening and inspiring event.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s