Génocide rwandais Retour sur un drame qui n’a pas encore dit son dernier mot

Le 26 avril 2018, le directeur du Mémorial du génocide rwandais annonçait la découverte, dans le village de Rusororo, de plus de 200 dépouilles d’individus placés dans des charniers datant du génocide du Rwanda. Suite à cette annonce, plusieurs rescapés du génocide s’y sont rendus afin de tenter d’identifier les corps exhumés. Peut-être reconnaîtront-ils le collier qui appartenait à leur soeur, le T-shirt que portait leur père le jour de sa disparition…  Une chose est sûre. Les responsables de ces massacres ont pensé pouvoir cacher les morts, effacer les traces…mais la vérité finit toujours par remonter à la surface.

Le mois d’avril 2018 marque le triste 24ème anniversaire du génocide du Rwanda, massacre abjecte ayant fait plus de 800 000 morts en à peine trois mois. Il est rassurant, pour la communauté internationale qui s’est montrée incapable d’intervenir à temps, de se déresponsabiliser en invoquant l’impossibilité en 1994 d’anticiper une telle tournure des évènements. Cependant, le recul historique actuel ainsi que la chronologie des évènements et le passage par des phases de stigmatisation et de persécution avant le début du génocide permettent d’en douter.

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( Image trouvé sur https://www.e-ir.info/2014/04/14/the-1994-rwandan-genocide/ )

Pour comprendre les dynamiques qui ont mené au massacre de plus de 800 000 individus, majoritairement Tutsis, il est nécessaire de revenir très loin en arrière. En effet, l’instauration et l’imprégnation de réflexes identitaires basés sur des appartenances ethniques trouvent une origine à l’époque coloniale.  Ainsi, la domination allemande du Rwanda, au début du 20ème siècle, a posé les premières pierres d’une idéologie ethnique en favorisant la tribu Tutsi par rapport aux tribus Hutus et Twas et encourageant donc sa supériorité sur les plans professionnels, économiques et sociaux. Ce traitement ethniquement différencié de la population sera poursuivi par les Belges à la fin de la première Guerre Mondiale. En effet, sous ce nouveau régime colonial, les Tutsis continueront d’être considérés comme supérieurs, ne faisant qu’attiser un

peu plus les sentiments de haine entre les tribus dont l’appartenance ethnique a été officialisée en tant que marqueur identitaire déterminant. En 1931, l’origine ethnique des Rwandais figurera d’ailleurs sur la carte d’immatriculation de chacun.

En 1962, le Rwanda accède à son indépendance. Enfin le pays pourra reprendre les rennes de son histoire, se construire en tant qu’entité autonome, être maître de son destin et défendre les intérêts du peuple rwandais… « Enfin », se disaient-ils. Et pourtant, ce qui apparaissait comme une opportunité historique a tourné au cauchemar. Au lendemain de l’indépendance, le pouvoir fut renversé au profit de la tribu Hutu. Le multipartisme étant autorisé en 1991, la tribu Tutsi continua d’exister en tant qu’opposition politique mais l’empreinte d’années de politiques et discriminations ethniques firent apparaître toute opposition comme une lutte raciale. Le gouvernement Hutu mit parallèlement en place une propagande haineuse et animalisante à l’encontre des Tutsis qui furent de plus en plus en plus les victimes d’exactions perpétrés par les forces armées travaillant auprès du gouvernement. Ces exactions prendront une ampleur de plus en plus importante avec le développement de la guerre civile. Le 6 avril 1994, l’attentat perpétré contre le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, marquera finalement le début du génocide.

Plus de 800 000 morts. Plus de 800 000 enfants, femmes et hommes massacrés de façon systématique, structurée et stratégique. Plus de 800 000 individus massacrés pour simple motif d’une mention autre que « Hutu » sur leur carte d’identité.  Plus de 800 000 personnes victimes de violences d’individus en uniforme mais aussi de simples voisins ayant intellectualisé la nécessité de supprimer celui qui n’est pas comme soi.

Finalement, le 4 juillet 1994, le Front Patriotique Rwandais, qui avait été créé par les Tutsis en 1987, remporta la victoire militaire qui permit de mettre fin aux massacres. Cependant, le mal était fait… et le plus dure était à venir.  Un pacte social à reconstruire, des sentiments de vengeance et de haine à maîtriser, un devoir de justice à remplir…les défis étaient et restent très nombreux.

Le jugement des responsables constitue un enjeu et un devoir incontournable. Comment imaginer une réintégration dans la société des rescapés de tels massacres ? Comment imaginer que la notion même de cohésion et de coexistence ne puisse mûrir dans des esprits dont le sentiment d’impunité prend déjà toute la place. Les Nations Unies répondront en partie à ce devoir de justice grâce au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé le 8 novembre 1994 par le Conseil de sécurité.  

Le devoir de justice n’exige cependant pas seulement le jugement des exécutants directs du génocide mais aussi celui de ses responsables indirectes et de ses complices. Ainsi, se pose la question de la responsabilité de la communauté internationale et de sa défection catastrophique. Le rôle joué par la France (dans le cadre de l’opération Turquoise, sous mandat humanitaire accepté par l’ONU) est souvent considéré comme un sujet tabou. A t-elle procuré des armes au gouvernement génocidaire ? François Hollande avait annoncé trois ans plus tôt la dé-classification de l’ensemble des archives relatives à cette opération. A ce jour, leur accès reste toujours très compliqué, maintien de l’omerta oblige.

D’autres entités non étatiques sont également accusées de complicité avec les exécutants du génocide. Ainsi, des ONG comme Ibuka (« souviens toi » en kinyarwanda) pointent du doigt  la responsabilité potentielle d’acteurs comme BNP Paribas. L’ONG, aux côtés de l’association anti-corruption Sherpa et du Collectif des parties civiles pour le Rwanda) a en effet porté plainte contre la banque pour « complicité de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ». Elle l’accuse notamment d’avoir participé au financement d’achat d’armes à destination du Rwanda alors même qu’un embargo sur les armes avaient été voté par l’ONU.

Les devoirs de mémoire, de justice et de soutien aux populations rescapées sont donc loin d’être remplis à ce jour et nécessitent des efforts continus, auxquels nous pouvons tous contribuer. Hélas, la règle du « plus jamais ça » en terme de génocide, de crimes de masse et de crimes contre l’humanité a montré ses limites et ses échecs. C’est certainement en se consacrant davantage sur l’exécution des devoirs que nous avons cités qu’elle prendra plus de sens.  

Cet article a été écrit par Valentine Blés- membre de notre équipe de communications. Valentine termine actuellement un master de relations internationales (avec le Moyen-Orient et la diplomatie pour spécialités) à Sciences Po Paris.

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