N’abandonnons pas les gens d’Afrin

Le jeudi 29 mars 2018, Emmanuel Macron recevait à l’Elysée une délégation civile et militaire liée aux Forces Démocratiques Syriennes (FDS), principalement encadrées par des Kurdes et regroupant arabes et chrétiens. L’objectif était de manifester la solidarité française avec ceux qui nous ont soutenus dans la guerre contre l’ennemi djihadiste, cette bête immonde qui a fait de la violence inhumaine le moyen d’expression préféré de ses hommes et de la terreur le mode psychique des individus d’ici et d’ailleurs.

Si les Kurdes n’étaient pas intervenus en Syrie et en Irak en soutien de la coalition internationale, l’Etat Islamique aurait poursuivi ses horreurs. Le massacre des Yézidis du Mont Sinjar se serait poursuivi, des villes comme Mossoul, Qaraqosh, Kobané ou Raqqa n’auraient peut-être pas été libérées et le nord de la Syrie et de l’Irak aurait connu des heures toujours plus sombres. Les forces kurdes, au départ sous la direction du Parti de l’Union démocratique (PYD), ont reconquis de nombreux territoires, ce qui leurs a notamment permis de contrôler une zone limitrophe à la Turquie (étendue par rapport aux frontières de ce qu’on appelle le Kurdistan occidental ou Rojava).

Comment appeler ceux qui se sont engagés avec la coalition internationale au péril de leur vie ? Des compagnons d’armes, des alliés… Des amis ? Cette dernière appellation est tentante mais nécessite un retour sur les principes fondamentaux sur lesquels elle repose.

On n’abandonne pas ses alliés, et encore moins ses amis. Peu importe les implications stratégiques, les considérations politiques, les alliances réelles, les coalitions potentielles… On ne peut laisser se sacrifier aujourd’hui ceux que l’on remerciait hier. Et même s’ils ne nous avaient pas aidés, la paix est un objectif dont l’humanisme trace le chemin. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité mais aussi, tout simplement, en tant qu’êtres humains, au delà d’un sens de l’honneur qui semble de moins en moins évident, il est de notre devoir de prévenir tout nouveau massacre.

Aujourd’hui, près de 80 000 civils kurdes et arabes sont pris au piège. Dans le canton d’Afrin, jusqu’ici relativement épargné par la guerre civile environnante, l’armée turque a lancé l’opération « Rameau d’olivier » le 20 janvier 2018. La veille, la Russie retirait ses troupes, facilitant la mise en place de l’intervention turque. Depuis, l’aviation et l’artillerie lourde ont bombardé les villes et les villages qui avaient échappé  à la destruction.

Alors que certains craignent un nettoyage ethnique opéré par Ankara, Erdogan a été appelé à la « retenue ». Quid du droit international ? Quid des conventions de Genève ? Quid de la Charte de l’ONU et de son encadrement juridique de toute opération armée ? L’absence de condamnation officielle, surtout de la part de l’ONU, pose question.

La Turquie intervient illégalement dans un territoire en dehors de ses frontières au nom d’une menace, non-reconnue par l’OTAN (dont elle est membre), ni par l’ONU, ni par la France, à son intégrité territoriale. Elle se justifie par la crainte de voir s’établir une zone au nord de la Syrie servant de base arrière au PKK, considéré comme « terroriste » et lié au PYD. Sur le long terme, la Turquie craint le renforcement de la dynamique transfrontalière panakurde dans un contexte où, sur son territoire, un habitant sur cinq est kurde.

La question ici ne concerne pas le niveau de crédibilité de telles craintes. Nous ne pouvons pas rester silencieux face au danger pesant sur la vie de milliers d’individus pris au piège dans une enclave. Leur agression tout comme la violation juridique qu’elle représente sont intolérables.

Le recul progressif (mais non-terminé) de Daesh suscite un soulagement incertain mais réel. Cependant, comment se permettre d’en jouir quand ceux qui nous y ont aidés risquent de se faire massacrer ? Que dira t-on de nous demain ? Nous ne serons pas blâmés pour notre impuissance. Mais pour avoir failli à une obligation morale. Soit pour avoir fermé les yeux. Soit pour ne pas avoir agi à temps. Notre crédibilité politique en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU pourrait également être perdue à tout jamais.

 

Cet article a été écrit par Valentine Blés- membre de notre équipe de communications. Valentine termine actuellement un master de relations internationales (avec le Moyen-Orient et la diplomatie pour spécialités) à Sciences Po Paris.

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