Brisons le silence : l’importance de se souvenir du génocide cambodgien, plus de quarante ans après

Malgré les nombreux appels au #PlusJamais qui envahissent nos fils d’actualité tous les ans, il est surprenant de voir à quel point l’on sait peu du génocide cambodgien. Le 17 avril marque le jour où le génocide a officiellement débuté, lorsque les Khmers rouges sont entrés dans la ville de Phnom Penh pour la première fois, proclamant Pol Pot dirigeant du Cambodge. Dans une tentative d’éradiquer tout signe d’une histoire, d’une culture ou d’une société antérieures au Cambodge, l’année 1976 a été déclarée « année zéro », et le pays a été renommé « République du Kampuchéa démocratique », marquant le début d’une nouvelle ère.

Pour comprendre parfaitement le génocide cambodgien, il est important d’avoir conscience des conditions de l’époque, qui ont permis aux Khmers rouges de prendre le pouvoir. En 1953, le Cambodge obtient l’indépendance de la France, le pouvoir passant aux mains du prince Sihanouk, qui dirige le nouveau pays avec une ligne dure et répressive. Le contexte dans lequel s’est fait l’accès à l’indépendance, au plus fort de la Guerre Froide et au déclenchement de la guerre du Vietnam, a rendu le Cambodge de plus en plus vulnérable aux manipulations des grandes puissances, provoquant une grande instabilité dans le pays. De nombreuses factions rivales apparaissent, revendiquant leur opposition au gouvernement du prince Sihanouk, tel que le Parti Communiste de Kampuchéa, dont les membres seront ensuite connus sous le nom de Khmers rouges. Bénéficiant au départ de peu de pouvoir et d’influence dans les années 1960, les Khmers rouges sont restés confinés aux zones rurales et de la jungle, mais leur nombre s’est ensuite accru au fur et à mesure que grandissait le mécontentement à l’égard du régime du prince Sihanouk.

En mars 1970, un coup d’Etat militaire de droite, mené par Lon Nol, destitue le prince Sihanouk. A la recherche d’alliés, Sihanouk et ses fidèles unissent alors leurs forces aux Khmers rouges, qui disposaient d’une force numérique d’environ 17 000 hommes. Les Khmers rouges attaquent ensuite le gouvernement du général Lon Nol, déclenchant une guerre civile qui va perdurer pendant presque cinq ans.

Néanmoins, au même moment, le Cambodge se retrouve aussi impliqué dans la guerre de son voisin, le Vietnam, se transformant en un champ de bataille à partir duquel les troupes américaines vont lancer leurs attaques contre le Front national de libération du Sud-Viêt Nam. L’alliance du général Lon Nol avec les Américains et le soutien qu’il leur apporte provoque la mort d’environ 750 000 Cambodgiens, du fait de bombardements américains sur ce qu’ils soupçonnaient être des lignes d’approvisionnement de Nord-Vietnamiens sur le sol cambodgien.

Incapable de maintenir à la fois sa lutte contre le Front national de libération du Sud-Viêt Nam et contre les Khmers rouge, le gouvernement du général Lon Nol est finalement vaincu en 1975, lorsque les troupes de Pol Pot marchent sur Phnom Penh, le 17 avril. Bien que cela ait permis de mettre un terme à la guerre civile, cela marque aussi le début de quatre longues années de souffrances pour le peuple cambodgien.

Les Khmers Rouges fondaient leur idéologie sur des principes marxistes, et imaginaient une utopie agraire dans laquelle il n’y aurait aucune compétition, et où tous les citoyens pourraient œuvrer au bien commun. Cette utopie était largement basée sur la vision de Mao de la Chine communiste. Les Khmers rouges ont cherché de manière systématique à restructurer la société cambodgienne afin qu’elle corresponde à leur vision, faisant appel aux stratégies les plus barbares et les plus impitoyables. Une fois pris contrôle de la capitale, ils ont commencé un « transfert forcé » d’environ deux millions de Cambodgiens hors de la ville et en direction de fermes collectives, conçues pour être aussi éloignées que possible de leur foyer initial. Personne n’a été épargné dans cet exode : les plus âgés, ceux en situation de handicap et les malades ont été particulièrement vulnérables à cette campagne, et beaucoup d’entre eux sont morts durant la marche forcée hors de la ville. Les Khmers rouges ont également tué ceux qui refusaient de partir, ceux qui ne partaient pas assez rapidement ou ceux qui n’obéissaient pas aux ordres, ne faisant aucun prisonnier.

Les intellectuels et la population instruite furent les premiers à être ciblés et tués, tandis que les docteurs, avocats, militaires et forces de polices étaient tous exécutés car suspectés de s’opposer aux idéaux communistes du régime. La société fut réorganisée en communautés collectives, et des programmes de « rééducation » furent mis en place pour endoctriner la population et les encourager à travailler pour le bien commun. Les libertés civiles et politiques faisaient désormais partie du passé, le seul moyen de survivre étant d’être perçu comme digne de confiance par le régime. Néanmoins, cette « loyauté » était imperceptible et instable, et pouvait changer à tout moment. En effet, les Khmers rouges ont fini par interroger et tuer beaucoup de leurs propres membres.

La vie dans les communautés collectives était conçue pour être aussi dure et épuisante que possible. Les gens étaient forcés à travailler durant de longues heures, sans rémunération ; en retour, ils avaient peu voire aucune nourriture, les conditions de vie étaient exiguës et inconfortables, tandis que toute relation personnelle et signes d’affection étaient dissuadés. Beaucoup de Cambodgiens sont tombés malades et sont morts d’épuisement, de faim ou de maladie : il est estimé qu’environ deux millions de personnes sont mortes à cette période.

Les Cambodgiens étaient toujours exposés au risque d’être arrêtés et emprisonnés par les Khmers rouges, puisqu’aucune preuve n’était demandée en cas d’arrestation. L’on pouvait finir en prison pour une myriade d’accusations, allant du port de lunettes à la connaissance d’une langue étrangère. Aucune preuve n’était nécessaire pour envoyer quelqu’un en prison et, une fois emprisonnés et sous la contrainte de la torture, les gens finissaient souvent par mentir et avouer des crimes préfabriqués, croyant que cela mettrait un terme à leur souffrance. Néanmoins, cela portait rarement ses fruits, et nombreux sont ceux à avoir été exécutés quoiqu’il en soit, une fois qu’ils avaient fini par donner les noms de nouvelles personnes à arrêter. La prison la plus célèbre des Khmers rouges était celle de Tuol Sleng, la prison de sécurité S-21 à Phnom Penh, où plus de 17 000 personnes ont été emprisonnées et torturées. Des « champs de la mort » ont aussi été mis en place à travers le pays pour ceux qui n’était plus d’aucune utilité pour le régime, et étaient utilisés pour des exécutions de masse. Beaucoup de corps y ont été déterrés afin d’octroyer aux victimes des funérailles décentes, bien que de nombreuses mines ont rendu la majorité des sites inaccessibles.

Alors que la nature de ces tueries de masse constitue incontestablement un crime contre l’humanité, les spécialistes du génocide ont souvent hésités à qualifier ces actions de génocidaires, car les Khmers rouges n’ont pas ciblé un groupe en particulier – personne dans la société n’était à l’abri de leur cruauté. Bien que les stratégies de famine forcée et les tueries de masses étaient initialement perpétrées dans le but d’éradiquer les groupes minoritaires ethniques, elles ont été appliquées à tous les échelons de la société. Les chercheurs ont ainsi utilisé le terme d’« auto-génocide » pour décrire les actions commises par les Khmers rouges. Quel que soit le terme retenu, le génocide cambodgien constitue bien une atrocité de masse. Selon le Programme sur le Génocide Cambodgien de l’Université de Yale, entre 1975 et 1979, Pol Pot et ses Khmers rouges ont tué 1,7 million de Cambodgiens, soit 21% de la population.

Aujourd’hui, STAND France, le mouvement étudiant contre les génocides et la violence de masse, condamne les atrocités sans nom qui ont eu lieu et s’engage en faveur de la commémoration des génocides, afin de ne jamais les oublier et de ne jamais les recréer.

La version originale de cet article a été écrite par une de nos membres de l’équipe de Communications, Ananya Siriam, une étudiante de deuxième année à l’Université de Leeds. Elle étudie le Français et les Relations Internationales.

Cet article a ensuite été traduit en français par Marion Andréani, traductrice au sein de l’équipe de Communication de STAND France. Marion poursuit actuellement un master en Relations Internationales à Sciences Po Strasbourg, avec un intérêt particulier pour les projets de développement et de solidarité internationale.

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2 réflexions sur “Brisons le silence : l’importance de se souvenir du génocide cambodgien, plus de quarante ans après

  1. at school, we were only taught of what kind of government Cambodia has, and this article is really an eye-opener for people especially to a political science student like me and to have better knowledge about the history of a certain country and get an insight into how this country turned to how it is today.

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