Pourquoi tout le monde devrait visiter un camp de concentration.

Sans aucun doute, nous avons tous déjà eu l’occasion d’étudier l’Allemagne nazie. Que ce soit à l’école primaire, pendant l’adolescence ou dans les études supérieures, c’est un sujet enseigné et répété à longueur de journée, au point que l’on se surprend parfois à écouter d’une oreille abstraite. Il suffit d’entendre le mot « Shoah » pour réduire cette extermination de masse aux souvenirs de nos cours sur le journal d’Anne Frank ou sur Le Garçon au pyjama rayé. Bien que ces témoignages soient à la fois instructifs et émouvants, les atrocités qui ont eu lieu entre 1933 et 1945 ont concerné des millions d’Anne Frank et des millions de petits garçons aux pyjamas rayés, sans oublier les millions de prisonniers politiques, d’homosexuels, de personnes handicapées et de tziganes.

Dans les principaux camps de concentration de Pologne et d’Allemagne, ceux qui ne correspondaient pas aux idéaux nazis arrivaient tous les jours, défilant inlassablement, et 11 millions de personnes y ont perdu la vie. On peut apprendre ce chiffre à l’école, mais il y a une différence entre l’entendre et le voir de ses propres yeux. Je ne doute pas une seule seconde du pouvoir de prévention que l’éducation peut avoir sur les génocides futurs, mais je suis également convaincue de l’impact que peut avoir l’histoire vivante. Confortablement assis dans une salle de classe, des décennies plus tard, il est presque impossible d’imaginer le contexte dans lequel 11 millions de personnes ont été tuées.

Lors d’un voyage en Allemagne, j’ai visité un camp de concentration. C’était un dimanche matin au froid cinglant, et je me rappelle avoir passé la plupart de mon temps à me plaindre du temps. Emmitouflée dans quatre couches de vêtements différents, un bonnet sur la tête et une écharpe autour du cou, je suis entrée dans la cour du camp de concentration de Sachsenhausen pour la première fois. Situé à la périphérie de la ville de Berlin, ce camp fut surtout réservé aux prisonniers politiques entre 1936 et 1945 et à l’entraînement des officiers SS. Au départ, le camp de Sachsenhausen n’était pas prévu pour l’extermination ; c’était plutôt un camp de travail et un modèle pour d’autres camps de concentration, à la fois dans sa forme et dans le traitement de ses prisonniers. A l’époque, quand des étrangers venaient visiter le camp, ils avaient droit à un tour guidé de la part d’un officier SS, qui prenait bien soin de cacher toutes les horreurs ayant lieu derrière les portes fermées. Derrière les prétentions nazies de progrès scientifique et de plans d’alimentation équilibrés pour les prisonniers, en réalité, des milliers mouraient exécutés, victimes de conditions de vie déplorables ou d’expérimentations médicales.

Sachsenhausen prisoners return from labor sm(Image trouvé sur http://www.holocaustresearchproject.org/othercamps/sachsenhausen.html)

« C’est à ce moment-là que j’ai vu cette misère horrible, j’ai vu les baraques, j’ai vu des personnes mourant de faim et transformées en squelettes – presque nues. C’était en mai. Ensuite, ils nous ont fait avancer. J’ai vu des piles de cheveux. Des piles de chaussures, et j’étais tellement dévastée, c’est là que j’ai réalisé – et je le réalise encore aujourd’hui – le crime effroyable qui avait eu lieu ici. » (Helga Heinrich, Orienberg)

Dépassant le portail, tristement célèbre, portant l’inscription « Arbeit Macht Frei » (le travail rend libre), j’ai soudain eu honte de m’être plainte du froid. Je trouvais difficile le fait de passer une heure dehors alors que certains prisonniers, bien moins vêtus que moi, y avaient passé 9 ans. Me tenir là où des milliers de personnes avaient été maltraitées, exploitées, torturées ou tuées rendaient le souvenir de la Shoah bien plus pesant et plus réel que n’importe quel cours, film ou livre sur le sujet.

J’ai vu les cuisines où les prisonniers avaient dû être encouragés à suivre les ordres de Heinrich Himmler : « concernant les rations, on se rend compte qu’on arrive progressivement à des portions similaires à celles des soldats romains ou des esclaves égyptiens ». Je me suis tenue dans une chambre – qui devait faire le quart de la mienne – où onze enfants et jeunes hommes juifs désignés pour des expérimentations sur l’hépatite avaient été enfermés pour subir des injections et des ponctions du foie. J’ai observé les tables médicales où des prisonniers avaient été sujets à des expérimentations ainsi que les sous-sols dans lesquels avaient été conservés les corps. Avec le camp et mes pensées pour seule compagnie, j’éprouvais un sentiment qu’aucune salle de classe n’aurait jamais pu m’apporter.

On pourrait lire des centaines de livres sur la Shoah, pourtant rien ne peut nous préparer à assister aux atrocités dont les hommes sont capables. Je n’avais pas besoin de voir un camp de concentration pour savoir que la Shoah avait eu lieu ; j’avais seulement besoin de le voir pour le ressentir. On se jure – et à juste titre – que l’expression « plus jamais » signifie réellement « plus jamais ». Pourtant, d’une certaine manière, on s’habitue à ce genre de phrase. Les atrocités qui ont eu lieu entre 1933 et 1945 n’étaient pas un évènement exceptionnel. Ce n’était ni le premier, ni le dernier exemple des conséquences de la haine des hommes. La discrimination est une mauvaise herbe que l’on doit sans cesse tailler. C’est pourquoi la visite des camps de concentration a un tel impact : elle permet de réaffirmer, avec encore plus de vigueur, cette promesse du « plus jamais ».

La version originale de cet article a été écrite par Lily Pryer, Coordinatrice en charge de la Communication pour STAND France. Lily étudie l’histoire et le français à l’Université de York et suit actuellement un programme d’échange d’un an à l’université Sorbonne Paris IV.

Cet article a ensuite été traduit en français par Marion Andréani, traductrice au sein de l’équipe de Communication de STAND France. Marion poursuit actuellement un master en Relations Internationales à Sciences Po Strasbourg, avec un intérêt particulier pour les projets de développement et de solidarité internationale.

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