Il ne sera jamais trop tard pour les femmes de réconfort?

Si la seconde guerre mondiale est en Europe synonyme de génocide contre les juifs et les tziganes, l’Asie fut le théâtre de diverses atrocités moins connues sur le territoire français. Une de ces atrocités est particulièrement controversée, médiatisée et déterminante dans la compréhension des relations diplomatiques actuelles notamment entre la Corée du Sud et le Japon. Le sujet que cet article tente d’aborder, non de manière exhaustive mais comme un entre-aperçu d’un problème beaucoup plus complexe, est celui des femmes de réconforts, victimes d’esclavage sexuel par l’armée japonaise durant la seconde guerre mondiale.

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(Image trouvé sur https://www.abcdetc.com/2011/10/19/femmes-sans-reconfort/ )

Leur nombre est aujourd’hui estimé à plus de 350 000. C’est par le silence et la parole que nous plongerons ensemble dans les mémoires rares laissées par les dernières survivantes de ces atrocités. Une courte histoire des faits s’impose alors pour la compréhension du traitement silencieux réservé aux horreurs dans les années suivant la guerre. En 1937, quelques mois seulement après le massacre de Nankin, l’armée japonaise met en place le système dit des « femmes de réconfort » ou 慰安, euphémisme provenant directement de la langue japonaise qui désigne les prostituées. Ce système a pour but premier de subvenir aux « besoins » et aux « nécessités » des soldats de l’armée japonaise ainsi que d’éviter les viols individuels et les maladies vénériennes.

De cette idée émerge déjà dans vos esprits, j’en suis sure, les dessins du système, des femmes, collectées, kidnappées, promises à un emploi d’infirmière de l’armée, enfermées dans une station de confort et vouées à servir les besoins de dizaines d’hommes chaque jour. Les femmes provenaient des divers pays alors sous l’influence japonaise, la Chine, la Corée, les Philippines, la Birmanie, Singapour, l’Indochine et les Indes Néerlandaise et même dans certains endroits des Japonaises.

Pour en venir maintenant au déroulement exact de la captivité, il est certes compliqué de s’en faire une idée précise cependant les nombreux témoignages en donnent une idée relativement globale. Les femmes ou filles étaient poignardées lorsqu’il s’agissait d’un kidnapping et systématiquement marquées d’encre, tatouées comme un signe d’appartenance à l’armée japonaise. Il est aussi important de préciser l’élimination systématique des hommes du village dans le cas des femmes de réconforts philippines.  En arrivant dans les stations de confort elles devaient se soumettre à un examen médical avant de prendre leur « poste ». Ces jeunes femmes devaient satisfaire quarante à cinquante hommes par jour, hiérarchiquement organisé, les soldats dans la journée, les officiers aux alentours de 5 heure, les généraux après 20 heure et les commandants gradés à minuit.

Les rébellions étaient violemment réprimées, par la torture, on remplissait les estomacs avec de l’eau et pendait les jeunes filles « coupables » par les pieds, enfonçant des clous dans leur crâne, elles étaient roulées sur des tables de clous etc…. Si ces simples phrases témoignent des violations des droits de l’Homme commises durant la guerre sur les femmes de réconforts, le sujet de l’après-guerre est d’autant plus pertinent. Je citerais ici Jan Ruff-O’Herne, l’une des victimes Néerlandaises qui disait :

« J’ai pardonné les Japonais pour ce qu’ils ont fait, mais je n’oublierais jamais. La guerre ne s’est jamais finie pour les femmes de réconfort »

Après la capitulation les survivantes furent laissées sur les lignes arrière des champs de bataille, dans un endroit inconnu, certaines sont rentrées chez elles mais n’ont jamais réussi à se réintégrer dans la société civile. Han Sang Suk Āmā (grand-mère en taiwanais Hokkien) n’a jamais voulu retourner vers les siens, par peur de la douleur qu’elle emporterait avec elle et par honte des abus passés. Han Sang Suk Āmā a deux filles, elles veulent que leur mère oublie la douleur, que le silence et le temps pansent ses plaies.

Dans les années 80, personne ne parlait des femmes de réconfort, personne ne mentionnait leurs existences, elles-mêmes s’imposaient le traitement du silence. Sur la scène internationale, ce n’est qu’à partir de 1991, lorsque Kim Hak Sun, une ancienne femme de réconfort, lança une procédure judiciaire contre l’état japonais, que les atrocités furent réellement entendues. Pourtant, depuis 1982, à Séoul, chaque mercredi, devant l’ambassade japonaise, une manifestation est tenue pour que les atrocités commises au nom de l’esclavage sexuel soient officiellement reconnues par le gouvernement japonais.

Effectivement, les atrocités restent officiellement niées par le gouvernement. Mais que reste-t-il de ces évènements ? Que reste-t-il des stations de confort ? Que reste-t-il des femmes de réconfort ? Dans l’ancienne station de confort à Shanghai, transformé en appartements, des familles vivent en cachant les dernières traces de ces atrocités. Aux Philippines, l’ancienne station appelée « La maison rouge de Mapanique » est condamnée par de lourdes chaînes, détachées à quelques reprises pour les Lolas (grand-mère en philippin) qui se remémorent à chaque pas les jours passés, les plaies encore béantes. Les Donjons de Manille -où les maris de ces femmes pouvaient se retrouver enfermés et noyés devant leurs yeux- sont dédiés à l’éducation des jeunes générations sur le sort réservé aux esclaves durant la colonisation japonaise. En Corée du Sud, la statue d’une jeune fille portant une écharpe, la statue de la paix, en coréen « 평화의 소녀상 » a été installée devant l’ambassade japonaise malgré la plainte déposée par le gouvernement japonais.

Si le monde se rappelle maintenant des atrocités commises contre les femmes de réconfort durant la seconde guerre mondiale, si les mémoires partagées avec vous tout au long de ce court article permettent de ne pas oublier ou d’apprendre, seulement 38 femmes de réconfort sud-coréenne sont encore en vie et attendent la reconnaissance et la compensation des horreurs subies. Cela ne réparera pas, n’effacera pas la douleur mais apportera une certaine paix intérieure. Ce qu’il est à craindre à présent est la disparition lente des femmes de réconfort et de leurs mémoires, périssant du côté sombre de l’Histoire.

Cet blog a été écrit par Anaëlle Hamonet.  Anaëlle est une étudiante à Sciences Po qui étudie les relations Européens et Asiatiques. Elle s’intéresse à la gestion de crise et la situation politique et culturelle en Asie.

Si vous voulez plus d’informations sur le sujet, STAND France vous propose une sélection d’articles et de documentaires vous permettant de mettre des visages sur les noms cités (La plupart des suivant sont cependant en anglais) :

    • Pierre-François Souyri. « Les femmes de réconfort : Un esclavage d’Etat ? . » L’Histoire, Juin 2016.
    • Kyung A Jung “Femme de réconfort : Esclaves sexuelles de l’armée japonaise » publié par Au Diable Vauvert, 18/10/2007
    • Conn young Jennifer MOON and PARK Tae-Yeul. « Comfort Women: one last cry. » In Arirang Special. March 1, 2013.
    • HERSTORY. »소녀이야기 . https://blog.naver.com/herstory2011
    • I Can Speak. Directed by KIM HYUN SUK. Performed by Na Moon-Ha and Lee Je-Hon. 2017
    • Soh, Chunghee Sarah. The comfort women: sexual violence and postcolonial memory in Korea and Japan. Chicago, IL: University of Chicago Press, 2009.
    • Ahn Se Hong,  JUJU~The survived Korean women who had been left in China – ‘Comfort Women’, (1990-2017)
    • Dakashi Ito, Sorrowful Homecoming in Team Witness on Korea Center for Investigative Journalism. March 2015

 

 

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